L’homme qui chantait les lendemains
Enseveli sous les neiges du passé, et pourtant toujours vivant, au fond, tout au fond du despotique Citizen Kane, il y a cet enfant qui joue une dernière fois avec sa luge et ne sait pas encore que dans un instant il va à jamais être arraché à sa mère. Rosebud. Tenenbaum. Jean Ferrat, lui aussi, était resté ce petit enfant juif, fils de juifs russes, traqué par les nazis, séparé des siens et sauvé de la mort par des militants communistes, même si les mystérieuses alchimies qui font lidentité française lavaient fait vieillir sous les traits dun fier paysan bien de chez nous, pantalon de velours, chemise à carreaux et bonnes moustaches gauloises, plus français que la France. Ardéchois c½ur fidèle.
Communiste par fidélité et jusquau bout, indéfectible compagnon de route, dans le succès puis dans son déclin, du Parti auquel il devait la vie que cest beau la vie !- homme de c½ur, dhonneur et de conviction fourvoyé au pays taga dAragon, il naura cessé de suivre en parallèle les grands chemins de la liberté.
Potemkine, Lorca, Cuba, la Résistance, la Révolution, la vraie, celle qui est si belle tant quelle nest quun rêve, lamour, sa môme, le peuple, les camarades, tels sont les thèmes sur lesquels Ferrat, poète en toute modestie, a brodé les mélodies que sa voix chaude a inscrites dans notre mémoire. Il célébrait, obstiné, le souvenir des lendemains qui nont pas chanté et lespoir de ceux qui sont à venir. Et la campagne.
Le voilà définitivement enraciné dans cette terre quil aimait. Poussière, poussière. Mais ses chants continuent de monter haut dans le ciel où, Dieu, que la montagne indifférente est belle !
Dominique Jamet